Couverture de Résistance

Résistance

Créé le 26/02/2026 17:28

Quand la résistance parle le langage du corps

À l'occasion de l'émission de Blast avec Chora Makaremi


J'écoute beaucoup Blast. Pas par automatisme, mais parce qu'ils font encore ce travail rare : donner du temps, de la nuance, de l'espace pour penser. L'émission consacrée à Chora Makaremi, anthropologue au CNRS et autrice de Résistances affectives, m'a arrêté net. Pas parce qu'elle parlait de politique. Parce qu'elle parlait du même territoire que moi, avec d'autres mots.

Je vais essayer de faire le pont.


L'indignation seule paralyse

Makaremi l'énonce avec une clarté désarmante : l'indignation, seule, ne suffit pas. Elle peut même figer. Face aux images de Gaza, face à la violence structurelle qui se rend visible dans la mort d'une personne, nous sommes des millions à ressentir quelque chose d'intense, et à rester là, immobiles, submergés.

Je connais ce mécanisme de l'intérieur.

Dans mes livres, j'appelle "Chien" cette partie de nous qui détecte le danger. L'amygdale, toujours aux aguets. Quand le Chien reçoit un signal fort, il déclenche une réponse de survie, parmi d'autres possibles. Or face à une violence qui dépasse notre capacité d'action immédiate, l'énergie mobilisée ne trouve pas de sortie. Et cette énergie piégée épuise.

Mais si l'état d'alerte dure trop longtemps sans résolution, quelque chose de plus profond encore s'enclenche. J'appelle "Tortue" ce gardien-là. Le tronc cérébral archaïque, la réponse dorsale vagale décrite par Stephen Porges : le repli au strict minimum. La Tortue ne combat pas, elle ne fuit pas. Elle ralentit tout, maintient l'essentiel en vie, coupe ce qui consomme trop. Une survie au ralenti.

Ce glissement du Chien vers la Tortue explique peut-être quelque chose que Makaremi observe : pourquoi l'indignation collective peut se convertir non pas en révolte, mais en dépression politique ou en soumission. Le système a tout tenté. Il se met en veille.

Pour que cette énergie redevienne force, il faut qu'elle circule. Qu'elle se propage. De la biologie pure.


La joie n'est pas une récompense. C'est un carburant.

Avant de parler de stratégie et de pouvoir, j'ai besoin de nommer un troisième gardien.

Makaremi insiste sur la joie, et son insistance m'a surpris : elle renverse l'idée que les révoltes ne naissent que de passions tristes. La colère, le deuil, l'indignation, oui. Mais aussi quelque chose d'autre. Une joie qui n'est pas liée à la situation présente, mais à l'ouverture d'un futur imaginable.

En Iran, les manifestants ont réussi à imaginer "l'après" de la théocratie. Cette capacité à désirer un monde qui n'existe pas encore est un acte de résistance en soi.

Dans ma grille de lecture, j'appelle "Singe" cette partie de nous qui fonctionne ainsi. Le striatum, le circuit de la récompense, alimenté par la dopamine. Son obsession, ce n'est pas le plaisir présent, c'est l'anticipation. Il s'enflamme pour ce qui n'est pas encore là mais pourrait l'être. Les utopies ont une puissance neurologique réelle : elles activent un circuit que le présent douloureux ne peut pas atteindre.

Cette joie-là, on la reconnaît dans le corps avant de la nommer. C'est le léger élargissement du souffle quand une image du futur traverse la tête. La chaleur qui monte dans la poitrine pendant un chant collectif. L'élan qui fait se lever sans qu'on ait décidé de se lever. Le Singe ne raisonne pas, il ressent la direction. Et quand il sent qu'il y a quelque chose à désirer là-bas, il emporte tout le reste avec lui.

Quand Makaremi observe qu'en France il semble difficile d'imaginer une alternative à la Ve République ou au capitalisme, elle pointe quelque chose de neurobiologique autant que de politique. Un Singe collectivement affamé d'imaginaire. Un striatum sans image du futur à mordre.

L'absence d'utopie, c'est une famine.


Une note personnelle, ici.

Je suis militant. Et si je reconnais dans cette analyse beaucoup de ce que j'observe autour de moi, je dois dire honnêtement que mon Singe, lui, ne me semble pas affamé. Même quand c'est difficile, même quand ma famille politique m'épuise, je continue de me battre avec elle. Je continue de rêver demain. Je ne sais pas exactement ce qui entretient cette flamme, peut-être les liens, peut-être les livres, peut-être ce travail sur soi dont je parle depuis des années. Mais elle est là. Et c'est peut-être l'une des raisons pour lesquelles j'écris : parce que ce feu se partage.


La meute ou la mort

Nous sommes des mammifères sociaux. Notre système nerveux est câblé pour la synchronisation. La première condamnation à mort que nos groupes humains aient connue, ce n'était pas le combat, c'était le rejet. L'exil hors du clan suffisait à tuer. Seul, le mammifère ne survit pas longtemps. Le Chien le sait, viscéralement, avant même que la conscience intervienne.

Quand Makaremi parle des "politiques de l'attachement", ces liens, ces soins, ces deuils partagés qui permettent aux mouvements de persister même dans la clandestinité, elle décrit ce que Porges appellerait de la co-régulation. Nos systèmes nerveux se stabilisent mutuellement. Une main sur l'épaule, une voix qui tient le rythme, un regard qui dit "je suis là" : des actes politiques au sens le plus concret du terme. Ils maintiennent ouverte la fenêtre à l'intérieur de laquelle l'action reste possible.


Les Hiboux Glaciaux au pouvoir

Makaremi nomme les "politiques de la cruauté" avec une précision qui m'a frappé. Ces politiques ne visent pas seulement à punir. Elles visent à délier. À créer de l'indifférence, de l'atomisation. À utiliser l'incertitude, la torture, le marquage des corps pour paralyser le désir de lien.

Il faut s'arrêter ici, parce que ce détail change tout.

Ces politiques sont calculées. Dans ma grille de lecture, j'appelle "Hibou" la partie de nous qui analyse, discerne, stratégise. Le cortex préfrontal. La capacité à voir à long terme, à modéliser les conséquences, à agir avec méthode. Le Hibou, quand il fonctionne bien, est indispensable : il régule le Chien, veille sur la Tortue, donne au Singe un cap plutôt qu'une fuite en avant.

Mais le Hibou peut aussi fonctionner à froid. Sans empathie, sans lien avec le corps ni avec les autres. Un Hibou qui a coupé les fils vers les autres gardiens devient une intelligence sans chaleur. Capable de tout analyser, sauf de ressentir ce que ça fait.

Les "politiques de la cruauté" sont l'œuvre de ces Hiboux-là. Des stratèges qui ont compris exactement quels leviers actionner pour délier une meute : maintenir l'incertitude pour saturer le Chien, rendre le futur inimaginable pour affamer le Singe, pousser la Tortue à un repli durable, briser la co-régulation pour que chacun reste seul avec son alerte.

Ce n'est pas de la paranoïa. C'est la description d'un mécanisme. Et le nommer précisément, c'est déjà une forme de résistance.

Mais il y a un endroit où ce mécanisme est plus difficile à voir : en nous-mêmes. Dans mes livres, je parle du Hibou indigné, celui qui se coupe progressivement de ses propres affects au nom d'une cause juste. Le militant qui sacrifie ses liens, ses soins, sa Tortue, à l'efficacité stratégique. L'indignation, portée seule trop longtemps, peut devenir cette armure-là : rigide, froide, et finalement peu différente, dans sa forme, de ce qu'elle combat.


Ce que les corps en résistance fabriquent

Makaremi observe que ce sont les liens, les soins et les deuils partagés qui permettent aux mouvements de persister, même quand la répression les force à se terrer. Elle appelle ça les "politiques de l'attachement". Ce qu'elle décrit ressemble à ce que j'appelle un Archipel.

Dans ma grille de lecture, chaque individu habite un château intérieur : un espace psychique peuplé de ses gardiens, de ses mémoires, de ses tensions. La souveraineté, c'est apprendre à gouverner ce château depuis l'intérieur plutôt que de le laisser envahi par les peurs ou les injonctions du dehors. Mais les châteaux ne sont pas isolés. Ils forment un Archipel.

Un Archipel, ce n'est pas une organisation. Ce n'est pas un parti, ni un collectif avec statuts et hiérarchie. C'est un réseau de présences qui se régulent mutuellement. Des châteaux séparés, parfois distants, reliés sous la surface. Du Mycélium Social, pour reprendre le mot que j'utilise dans mes livres, invisible depuis le ciel mais actif en permanence.

Là où le Hibou Glacial cherche à atomiser, à isoler chaque individu dans son alerte, l'Archipel fait exactement l'inverse : il maintient vivantes les connexions qui permettent aux systèmes nerveux de ne pas basculer seuls. Pas besoin de se retrouver en masse dans une place publique. Une conversation vraie suffit. Un repas partagé. Une lettre qui arrive au bon moment. Ces gestes minuscules sont la structure portante de toute résistance durable.


L'Éléphant et la mémoire des meutes

Il y a une chose que Makaremi évoque en filigrane, sans l'articuler tout à fait : les mouvements qui durent sont ceux qui savent d'où ils viennent.

Dans ma grille de lecture, l'Éléphant est le gardien de la mémoire. L'hippocampe, qui contextualise les expériences dans le temps. Il archive notre histoire, personnelle et collective. Mais quand cette histoire n'est pas intégrée, le livre reste ouvert. Les pages se lisent en boucle, sans jamais pouvoir les tourner.

Et un Éléphant dont le livre reste ouvert peut nourrir un Hibou Glacial autant qu'un résistant lucide. Une mémoire réelle, légitime dans sa douleur, qui se fossilise en justification permanente ne nourrit plus le discernement. Elle alimente la cruauté. C'est ce qui distingue la mémoire comme ressource de la mémoire comme prison. Un peuple qui tire de son histoire une carte pour avancer, et un pouvoir qui l'instrumentalise pour justifier l'injustifiable.

Les mouvements iraniens que Makaremi décrit portent en eux des décennies de résistance accumulée. Des femmes qui ont brûlé leur voile avant Mahsa Amini. Des générations qui ont tenu sous d'autres formes de la même pression. L'Éléphant collectif sait. Et parce que ce savoir est intégré, vivant, il alimente la capacité à imaginer l'après, là où d'autres verraient uniquement le mur.


Se soigner pour retourner dans l'arène

Makaremi conclut sur la fatigue. Ce sentiment que tout doit changer demain. L'urgence comme forme de gouvernement, dit-elle. Elle propose de s'en désolidariser pour s'inscrire dans une temporalité longue.

Peter Levine, dans ses travaux sur le trauma, décrit ce qu'il appelle la pendulation : l'oscillation naturelle du système nerveux entre activation face au danger et retour au calme une fois le danger passé. Ce balancement est sain, nécessaire. Mais si le danger est permanent et l'activation sans relâche, le corps ne retrouve plus le chemin du retour. La pendulation se coince. Le burnout s'installe, non comme une défaillance morale, mais comme un système nerveux qui a perdu la mémoire du repos.

Repenser la parenté, les liens d'amitié, les attachements choisis comme coexistence protectrice : c'est la co-régulation appliquée à l'organisation politique. Un acte offensif, pas défensif. La Tortue qui se réfugie dans sa carapace ne choisit pas, elle s'épuise en silence. Prendre soin de soi, c'est l'inverse : maintenir en état le système qui permettra de revenir.

Et se garder du piège symétrique à celui du Hibou Glacial institutionnel : le militant qui sacrifie ses liens au nom de la cause ne construit pas le monde qu'il défend. Il en reproduit la logique froide. Le soin de soi, dans cette lumière, est la cohérence la plus exigeante.

Dans les premières règles du secourisme, il y a celle-là : on enfile d'abord son masque avant d'aider quelqu'un à mettre le sien. Difficile, parfois, de penser à soi en premier. Mais c'est la condition de tout soin possible.

Parce que changer le monde commence par écouter ce qui se passe en nous.


Pour aller plus loin : écoutez l'émission de Blast "Quel rôle pour les émotions dans les résistances ?" avec Chora Makaremi. Et lisez son livre : Résistances affectives.

Sur ces mêmes questions, vus de l'intérieur : "La contagion invisible" et "Gaza : passer de l'émotion à l'action concrète" sur ce blog.

 

Partagez cette page sur vos réseaux sociaux
Envie de ne rien manquer ? Inscrivez-vous à la newsletter pour recevoir mes prochains articles directement par email !

Commentaires

Il n'y a pas encore de commentaires.

Laisser un commentaire

Connexion
Inscription