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La contagion invisible : Pourquoi nous ressentons ensemble

Créé le 14/01/2026 15:47

La contagion invisible : Pourquoi nous ressentons ensemble

Quand la Meute pleure

Une amie m'écrit. Elle travaille avec des enfants en séjour collectif et me pose une question qui, à première vue, semble anodine. Mais en y regardant de plus près, elle touche à quelque chose de fondamental sur notre nature de mammifère social.


La scène

C'est le dernier soir d'un séjour de dix jours. Demain, les parents viendront chercher leurs enfants. Dix jours de vie commune s'achèvent. Et là, quelque chose d'étrange se produit.

Un enfant commence à pleurer. Puis un autre le voit, et ses yeux se remplissent. En quelques minutes, la moitié du groupe sanglote. Une vague de tristesse traverse le campement comme une houle invisible.

Mon amie me décrit le phénomène avec des mots justes : "une euphorie de tristesse". C'est triste, oui. Les larmes sont vraies. Mais derrière, il y a quelque chose qui ressemble à de la joie. Une intensité. Un abandon collectif que les enfants ne veulent pas lâcher.

Elle me demande : comment poser un cadre ? Leur dire "on se reverra l'an prochain" ne sert à rien. Ils s'en fichent. Ils veulent pleurer. Et quand on les laisse faire, ça peut durer longtemps. Très longtemps.

Vous avez peut-être vécu ça vous aussi. Ce moment où une émotion traverse un groupe comme une vague électrique. Un concert où tout le monde retient son souffle au même instant. Un fou rire contagieux qui se propage dans une tablée jusqu'à ce que plus personne ne sache pourquoi il rit. Un deuil partagé où l'on pleure des larmes qui ne nous appartiennent pas vraiment. En constellation familiale, j'ai souvent vu des représentants ressentir soudain des émotions étrangères — la tristesse d'un ancêtre qu'ils n'avaient jamais connu.

Qu'est-ce qui se passe dans nos cerveaux quand nous ressentons ensemble ?


Le Chien de Meute

La première clé, c'est de comprendre que nous sommes des animaux de meute. Et que notre système nerveux est câblé pour la synchronisation.

Dans mes livres, j'appelle "Chien" cette partie de nous qui veille au danger. C'est l'amygdale, ce noyau en forme d'amande au cœur du cerveau limbique, toujours aux aguets, toujours prête à déclencher l'alerte. Le Chien ne parle pas. Il ne raisonne pas. Il sent.

Or le Chien possède un outil prodigieux : les neurones miroirs.

Ces cellules, découvertes par hasard dans les années 1990 par l'équipe de Giacomo Rizzolatti, font quelque chose d'extraordinaire. Quand vous voyez quelqu'un pleurer, les mêmes zones cérébrales s'activent en vous que si vous pleuriez. Le cerveau simule l'état émotionnel de l'autre. C'est automatique. C'est involontaire. C'est la base neurologique de l'empathie.

Et ça marche pour toutes les émotions.

Mon amie me le fait remarquer : ce phénomène ne se limite pas à la tristesse. Elle imagine la colère se propager de la même façon — dans une réunion associative, un sentiment d'injustice qui embraserait la salle comme une traînée de poudre. Et la peur, bien sûr. La peur est peut-être la plus contagieuse de toutes. Un enfant qui crie "danger !", et en une seconde tous les Chiens du groupe sont en alerte.

Mais la contagion fonctionne aussi dans l'autre sens. Pensez au fou rire qui se propage dans une salle de classe jusqu'à ce que même le professeur craque. À l'excitation d'une foule avant un concert, qui monte comme une fièvre collective. À la joie d'un mariage où même les convives les plus réservés finissent par danser. Le Chien ne fait pas la différence entre émotions "positives" et "négatives" — il synchronise, c'est tout.

C'est là que la fonction de survie est la plus visible : le Chien qui détecte un signal fort dans la meute doit transmettre l'information. L'évolution a câblé ça profondément en nous.

Pour notre espèce, la survie a toujours dépendu du groupe. Un mammifère isolé est un mammifère mort. Le Chien le sait. Alors quand il perçoit une émotion forte dans la meute, il s'aligne. Non pas par choix, mais par réflexe de survie. Se synchroniser avec le groupe, c'est rester connecté. Rester connecté, c'est rester en vie.

Quand un enfant voit un autre enfant pleurer, son Chien reçoit un signal : quelque chose d'important se passe. Aligne-toi. Et il s'aligne. Le corps se met au diapason avant même que la conscience n'intervienne.

C'est ce que mon amie observe : une contagion fulgurante. Un effet domino limbique.


L'Éléphant ouvre ses tiroirs

Mais il y a plus. Mon amie note que ces larmes semblent dépasser la tristesse du moment. Comme si le corps "se rappelait d'autres tristesses". Comme si la séparation à venir ouvrait une trappe vers des chagrins plus anciens.

C'est l'Éléphant qui entre en scène.

L'Éléphant, c'est l'hippocampe — le gardien de la mémoire. Son rôle est de stocker les souvenirs et de les contextualiser dans le temps. "Ça, c'était hier. Ça, c'était il y a dix ans. Ça, c'est maintenant."

Quand l'émotion est trop forte, l'Éléphant peut être submergé. Les vannes s'ouvrent. Le chagrin d'aujourd'hui (la fin du séjour) réveille les chagrins d'hier (un déménagement, une séparation, un deuil non fait). Les tiroirs de la mémoire s'entrebâillent, et leur contenu se déverse pêle-mêle dans le présent.

L'enfant ne pleure plus seulement parce que la colo se termine. Il pleure parce que son corps a trouvé un espace suffisamment sûr pour décharger des tensions accumulées. Mon amie l'a bien senti : le groupe, paradoxalement, offre un cocon. On peut s'effondrer parce qu'on n'est pas seul.

C'est une fonction archaïque, profonde. Le mammifère blessé retourne vers la meute pour lécher ses plaies.


Le Singe jubile

Reste un mystère : pourquoi mon amie parle-t-elle d'"euphorie" ? Pourquoi cette tristesse a-t-elle un goût de joie ?

C'est ici que le troisième gardien entre en jeu : le Singe.

Le Singe, c'est le striatum — le circuit de la récompense, alimenté par la dopamine. Son obsession : le plaisir, l'intensité, et surtout l'appartenance.

Pleurer ensemble, c'est trois choses à la fois.

D'abord, une décharge d'intensité. Le cerveau récompense les expériences émotionnelles fortes. C'est pour cela que nous regardons des films tristes exprès, que nous écoutons des chansons qui nous serrent le cœur. L'intensité, même douloureuse, nourrit quelque chose en nous.

Ensuite, une affirmation d'appartenance. Le striatum récompense tout ce qui dit "je fais partie du groupe". Pleurer avec les autres, c'est prouver qu'on est connecté, qu'on ressent la même chose, qu'on est vraiment ensemble. Pour le Singe, c'est une drogue.

Enfin, une libération chimique. La catharsis collective produit un cocktail d'ocytocine (l'hormone du lien), de dopamine (l'hormone du plaisir) et d'endorphines (les analgésiques naturels du corps). C'est proche de l'extase. C'est pour cela que les rituels collectifs existent depuis l'aube de l'humanité — ils produisent cet état altéré où le moi se dissout dans le nous.

Le Singe ne comprend pas les arguments. Lui dire "arrête de pleurer, on se reverra" ne fonctionne pas. Il veut sa dose.


Le Hibou n'est pas encore là

Et le quatrième gardien ? Le Hibou, celui qui représente le cortex préfrontal, la capacité de réguler, de relativiser, de se projeter dans l'avenir ?

Chez les enfants, il est encore en travaux.

Catherine Gueguen, dans ses recherches sur le cerveau de l'enfant, rappelle que le cortex préfrontal ne commence à se développer qu'entre 5 et 7 ans, et n'atteint sa pleine maturité que vers 25 ans. "Le cerveau de l'enfant est immature et vulnérable", écrit-elle. "Il ne peut pas réguler ses émotions tout seul — il a besoin d'un adulte soutenant, contenant et rassurant."

Chez un enfant de 8 ou 10 ans, le Hibou est fragile. Il peut facilement "disjoncter" face à une charge émotionnelle intense. Isabelle Filliozat parle de "tempêtes émotionnelles" — ces moments où l'enfant est littéralement submergé, sans aucune prise sur ce qu'il ressent.

Le Chien détecte l'émotion du groupe. L'Éléphant ouvre les tiroirs du passé. Le Singe savoure l'intensité. Et le Hibou, celui qui pourrait dire "c'est triste, mais ça va aller, on se reverra", n'est pas là pour réguler. Il s'est envolé. Le groupe se retrouve en "roue libre limbique", piloté uniquement par l'émotion brute.

C'est pour cela que ça peut durer si longtemps.


Que faire ?

Mon amie pose la question de l'accompagnant : comment poser un cadre sans nier l'émotion ?

Ce que disent les spécialistes

Isabelle Filliozat, pionnière de la parentalité positive, rappelle que l'émotion a un sens, une intention — elle est "guérissante". La stopper, c'est l'empêcher de faire son travail. "L'attitude intérieure est plus importante que les mots employés", écrit-elle. "Être présent dans la respiration peut parfois suffire."

Catherine Gueguen, pédiatre et spécialiste des neurosciences affectives, ajoute une nuance cruciale : "Ne pas confondre les émotions de l'enfant avec les siennes." Si l'adulte est submergé par la détresse qu'il observe, il ne peut plus aider — il risque même le burn-out. Mais en même temps, "les enfants apprennent par mimétisme. Si vous restez calme, vous leur apprenez le calme."

C'est un paradoxe apparent. Comment être empathique sans se noyer ? Comment rejoindre l'émotion de l'autre tout en gardant pied ?

Le calibrage : descendre pour remonter ensemble

En constellation familiale, on pratique ce qu'on appelle le calibrage. C'est l'art de descendre dans l'émotion de l'autre pour le rejoindre là où il est — puis de remonter ensemble.

Il y a deux portes d'entrée.

La première passe par le corps. L'accompagnant ajuste sa posture, son souffle, le ton de sa voix pour entrer en résonance avec la personne submergée. Pas pour lui dire "je comprends" du haut de sa stabilité, mais pour vraiment être avec elle, au même endroit émotionnel. Pendant quelques instants, on partage le même territoire.

La seconde passe par l'Éléphant — nos propres archives. Tous ces enfants qui pleurent parce que c'est la fin du camp d'été, qu'est-ce que ça réveille en nous ? Une colonie de vacances où l'on ne voulait pas partir. Un déménagement. Un ami qu'on n'a jamais revu. Quand on retrouve cette émotion dans notre propre mémoire, on est au même étage émotionnel que les enfants. On ne simule pas l'empathie — on la vit, depuis nos propres cicatrices.

Puis, doucement, on commence à remonter. On ralentit sa respiration. On ancre ses pieds dans le sol. On oriente son regard. Et parce qu'on est connecté, l'autre suit. On lui montre le chemin par le corps, pas par les mots.

C'est puissant. Mais c'est exigeant.

Quand le groupe entier s'effondre

La difficulté, dans la situation que décrit mon amie, c'est que le calibrage suppose un point d'ancrage. Un adulte stable sur lequel s'appuyer. Un rocher dans la tempête.

Or, quand le groupe entier est emporté par l'émotion — enfants et adultes — il n'y a plus de rivage. Les Chiens hurlent ensemble, les Éléphants ouvrent tous leurs tiroirs, les Singes savourent l'intensité collective, et personne n'a de Hibou disponible pour réguler.

C'est là que le travail préventif compte. Si l'animateur a pris soin de lui-même, s'il a cultivé son propre ancrage, s'il a appris à reconnaître les premiers signaux de submersion en lui, il pourra tenir. Pas par la volonté. Par l'entraînement.

Catherine Gueguen insiste : l'empathie pour l'autre commence par l'auto-empathie. Sentir ses propres émotions. Les nommer. Les accueillir sans jugement. Cette pratique quotidienne, invisible, est ce qui permet à l'adulte de rester debout quand la vague arrive.

Et s'il sent qu'il va basculer ? Mieux vaut le reconnaître — "J'ai besoin d'un moment" — que de faire semblant. Les enfants sentent l'incohérence. Ils ne sentent pas la vulnérabilité avouée comme une faiblesse, mais comme une permission : on a le droit d'être humain.


Pour aller plus loin : ce qu'en disent Porges et Levine

Pour les lecteurs qui veulent creuser la dimension neurobiologique, voici deux éclairages complémentaires.

Stephen Porges, père de la théorie polyvagale, résume sa révolution en une phrase : "Le système nerveux cherche la sécurité avant la vérité." Dans la situation des enfants en fin de séjour, il verrait probablement quelque chose de positif : leurs systèmes nerveux se sont sentis suffisamment en sécurité dans le groupe pour oser exprimer la vulnérabilité. C'est l'état "ventral vagal" — celui du lien social et de la présence — qui permet cette ouverture. Un groupe où personne n'ose pleurer serait un groupe où les systèmes nerveux restent en mode défensif.

Porges insiste sur quatre outils de co-régulation : les appuis (sentir le sol sous ses pieds), la respiration (ralentir le souffle), le rythme (adopter un tempo lent dans sa voix et ses gestes), et l'orientation (inviter à regarder autour de soi). Quand un groupe entier pratique ces gestes ensemble, il crée ce que les constellateurs appellent un "champ de sécurité".

Peter Levine, créateur de la Somatic Experiencing, verrait ces pleurs collectifs comme une décharge naturelle. Son observation des animaux sauvages l'a marqué : après un danger, ils tremblent, secouent, parfois pleurent — c'est le corps qui évacue l'énergie mobilisée pour le combat ou la fuite. Si cette décharge ne se complète pas, l'énergie reste piégée dans le système nerveux.

Les enfants qui pleurent ensemble achèvent quelque chose. Leur corps finit ce qui était inachevé. C'est pour cela que ça fait du bien — et c'est pour cela que mon amie parle d'"euphorie". Levine appelle ce mouvement la pendulation : l'oscillation naturelle entre activation (intensité émotionnelle) et désactivation (retour au calme).

La nuance importante (et les deux la soulignent) : cette décharge est saine tant qu'elle reste dans la fenêtre de tolérance. Si les enfants basculent en état "dorsal" — dissociation, figement, regard fixe, peau pâle — ou si l'adulte sent qu'il "perd" le groupe, alors ce n'est plus de la décharge. C'est de la submersion. Et là, il faut intervenir doucement avec les outils de Porges : ancrage, orientation, respiration.


Le cadeau caché

Au fond, ce que mon amie observe n'est pas un problème. C'est une preuve.

La preuve que le lien s'est créé. La preuve que les Chiens de ces enfants se sont sentis suffisamment en sécurité pour s'autoriser à hurler à la lune ensemble, avant de se séparer.

C'est un rituel de passage instinctif. Quelque chose de très ancien. Quelque chose que nous avons presque oublié dans nos vies d'adultes compartimentées, où l'on cache ses larmes dans les toilettes du bureau.

Ces enfants, sans le savoir, pratiquent une forme primitive de constellation. Ils mettent en scène la séparation. Ils la vivent dans leur corps. Ils la traversent ensemble.

Et peut-être que demain, une fois rentrés chez eux, ils porteront en eux quelque chose de réparé. Une mémoire de sécurité collective. Une trace qui dit : "Quand ça fait mal, je peux le montrer. Et la meute sera là."


Pour approfondir davantage :

Cet article a suscité des questions. Notamment celle-ci : que faire quand celui qui devrait tenir se fait emporter lui aussi ? J'y réponds dans « Quand le rocher fond ».

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